« Incorrigibles » : quand la danse rend leur souffle aux oubliées du bagne
Spectacle et bord de scène de la Compagnie Entropique au collège Victor Schœlcher — lundi 12 octobre 2026
On connaît les bagnards. On connaît moins celles qui, parties des mêmes ports, ont débarqué sur la même rive du Maroni pour y user leur vie. Lundi 12 octobre 2026, dans un CDI changé en boîte noire, les deux danseuses de la Compagnie Entropique ont rendu aux femmes du bagne un corps, un souffle et quelques mots, devant les élèves de 4ᵉ et de 3ᵉ du collège Victor Schœlcher. Puis elles se sont avancées au bord du plateau pour répondre, une demi-heure durant, aux questions d’un jeune public qui n’avait rien laissé passer.
Kourou Collège Victor Schoelcher
Mis à jour le lundi 12 octobre 2026 , par
Premier temps — un casier, des feuilles, deux corps
Il y a d’abord le noir des rideaux, un vieux vestiaire métallique à trois portes dressé contre le mur, et des feuilles jaunies semées sur les chaises. Le casier dit le casier : celui où l’on consigne les fautes, et d’où, toute une vie durant, il ne sortira plus qu’une tenue de travail. Les feuilles sont des fac-similés de fiches signalétiques rédigées vers 1900. On y lit, à l’encre de l’administration : « illettrée », « soumise », « peu intelligente ». C’est tout ce qui reste de ces femmes. Pas une image, pas une voix. Trois adjectifs.
Puis vient le roulis. Agenouillées dans leurs jupes d’époque, Océane Chapuis et Jeanne Zerwetz tanguent : un mois de cale, l’Atlantique d’un bord à l’autre, le pont une fois tous les trois jours pour se dégourdir et se laver un peu. La musique de Clément Beghe, musicien installé à Kourou qui a composé la partition sur mesure, porte la houle jusqu’aux premiers rangs. On accoste. Les jupes tombent, les combinaisons orange se referment sur les corps : voici le bagne, les travaux forcés, les bras qui deviennent ciseaux de couturière, douze heures, quinze heures par jour, jusqu’à ce qu’une danseuse s’immobilise au sol pendant que l’autre continue, parce que beaucoup y restaient.
Il y a le dimanche, où l’on défile « au bord du fleuve Maroni, habillées de bleu », dans l’espoir qu’un ancien forçat vous choisisse et que le mariage abrège la peine. Il y a l’après, quand une danseuse empoigne les cheveux de l’autre et devient, le temps d’une scène, le mari : une prison en remplace une autre, de murs on passe à l’emprise. Il y a la folie, ce solo qui se disloque, cette combinaison que l’on arrache pour devenir quelqu’un d’autre et basculer, d’un coup, dans le présent.
Et il y a la fin, que les deux artistes appellent « le sacré » : quand on a tout pris à quelqu’un, que lui reste-t-il ? La liberté. Des gestes puisés dans leurs propres souvenirs — une main qui effleure le sable d’un désert — et que chacun est libre de lire à sa manière. Au moment où les feuilles d’archives s’élèvent au-dessus des chaises, « comme les dernières traces qu’on a de ces femmes-là, un peu comme leurs fantômes », le CDI retient son souffle. Les danseuses, elles, respirent fort. Ce n’est pas un effet : c’est la fatigue, vraie, et elle fait partie de la pièce.
Second temps — « Madame, pourquoi vous êtes habillées en orange ? »
Les lumières se rallument, les mains se lèvent plus vite que prévu. Pourquoi le défilé ? Pourquoi les cheveux tirés, et est-ce que ça fait mal ? Pourquoi l’orange, alors que les bagnardes ne s’habillaient pas ainsi ? Parce que cette histoire « fait écho à des choses modernes », répondent les danseuses, et que « même si le bagne n’existe plus, il y a plein d’autres choses qui continuent de nous emprisonner ». Les 4ᵉ, qui avaient travaillé la question le matin même, rappellent pourquoi l’on partait : la faim, un poireau ou un mouchoir volés trois fois, l’avortement que la loi nommait alors infanticide. Et le dernier tableau, « c’était la terre ? » — « Ce que vous voyez, ça vous appartient. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. »
Puis les questions changent de registre, et c’est le métier qui passe à la question : vous êtes payées combien, depuis quand, avez-vous le trac, qui vous paie aujourd’hui ? Les danseuses parlent de l’intermittence, des premiers métiers quittés « parce que c’est un peu effrayant de se dire : allez, je vais devenir artiste », des tournées de la Guyane à l’Italie, du trac, toujours là, « et heureusement : le jour où il n’y en a plus, il faut arrêter ». Quant à savoir qui paie : la Cité éducative de Kourou, avec de l’argent public, « le même argent qui sert à payer les professeurs, les médecins, les hôpitaux, à entretenir les routes ». Leçon d’éducation civique, en combinaison orange, sans qu’on l’ait annoncée.
Les 3ᵉ repartent avec une idée glissée par l’équipe du CDI — le bagne peut devenir leur sujet d’oral du brevet, entre histoire et littérature. Les danseuses quant à elles sont libres, libres de s’envoler de nouveau, mardi au collège Oméba Tobo, jeudi au lycée Gaston Monnerville pour conter la vie de celles à qui on a volé la liberté.
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